Début 2016, c’est une jeune factrice du Nord qui s’écroulait dans son centre de tri, victime d’un AVC (lire son portrait ici). Près d’un an plus tôt, en Essonne, c’est un agent qui, «après des années de harcèlement et d’acharnement managérial, a fini par foncer sur un de ses collègues avec un camion postal», raconte SUD PTT. Sans oublier les suicides, notamment celui d’un facteur du Doubs cet été, qui a laissé une lettre «incriminant la Poste», poursuit le syndicat. Dans une enquête publiée en octobre, RTL dénombre au moins neuf suicides d’agents en trois ans. «La crise sociale à la Poste […] ne peut être ignorée», pointent la CGT-Fapt, principal syndicat du groupe, SUD PTT, troisième force, et l’Unsa-Poste, minoritaire. Selon eux, la direction de l’entreprise est figée dans une «insupportable attitude de déni». D’où leur appel à la grève, ce jeudi, pour dénoncer la dégradation des conditions de travail des 224 000 agents. Fruit, selon les syndicats, de la «politique catastrophique menée depuis des années» par le groupe qui, pour s’adapter aux mutations technologiques et à la perte de vitesse de son activité courrier, a multiplié les réorganisations et les coupes dans les effectifs en un temps très court. Avec, à la clé, une «hausse de la charge de travail»pour l’ensemble des salariés.

Absentéisme.Car ces cas dramatiques sont loin d’être isolés, soulignent les organisations. Preuve en est, indique Eddy Talbot, de SUD PTT, les «nombreux départs anticipés à la retraite et tous ces jeunes qui quittent leur poste en disant "je craque, j’en peux plus"». Ou encore le taux record d’absentéisme pour maladie, en hausse en 2014 et 2015. Et qui, «avec 28 jours d’absence par an et par agent, dépasse largement la moyenne des salariés français [16,6 jours, selon le cabinet Ayming, ndlr]», précise Luc Girodin de l’Unsa.

Une situation qui n’inquiète pas que les représentants des salariés. Dans une lettre adressée le 13 octobre à Philippe Wahl, le PDG de la Poste, huit cabinets d’experts agréés auprès des comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) se sont émus de «la dégradation des conditions de travail», et de «l’état de santé des agents» soumis, du fait des réorganisations, à «des cadences accélérées».

«Certaines tournées sont surchargées, les facteurs ne réussissent pas à les faire dans leurs heures de boulot. Du coup, le climat social est tendu entre agents. Cela génère aussi des arrêts maladie en cascade», raconte un agent, membre de la CGT et du CHSCT de son établissement, à Saint-Martin (Antilles). Pour lui, «la Poste est devenue une organisation comptable. On a l’impression que les conditions de travail ne sont pas du tout sa priorité».

Une accusation démentie par Line Exbrayat, directrice des ressources humaines de la branche courrier. Début octobre, elle a défendu chez RTL la «politique humaine» du groupe. Réfutant toute réorganisation basée sur des «modélisations statistiques obscures», telles que dénoncées par les huit cabinets de conseil (pour délimiter, par exemple, les tournées de distribution), elle a, au contraire, vendu «une organisation tissée autour des hommes». Mais aussi un «dialogue social très nourri».

Histoire peut-être de prouver sa bonne foi, le 26 octobre, l’enseigne a lancé une négociation sur les conditions de travail. Dans le projet d’accord présenté aux syndicats, elle s’engage notamment à «intensifier les mesures de prévention des risques psychosociaux». «C’est un catalogue de poncifs», s’agace-t-on du côté de l’Unsa. «On nous parle de mesurettes, de petites primes. C’est ridicule par rapport aux besoins !»ajoute Talbot, de SUD PTT. Quant à la CGT, elle dénonce un texte «déconnecté des réalités que vivent les facteurs et leurs encadrants».

«Cercle vicieux».Autre grief de l’intersyndicale : le texte ne vise que les facteurs. «Or il y a aussi les guichetiers, les employés bancaires, tout le monde subit la pression des restructurations» , rappelle Girodin. «Dans les agences, on est aussi en sous-effectif organisé», explique une cheffe d’établissement de l’ouest parisien. Sans oublier «l’absence de moyens de remplacement qui crée un cercle vicieux : ceux qui restent voient leur charge de travail augmenter, ils s’épuisent à leur tour et tombent malades».Conséquences, un service moins efficace et la montée des incivilités : «Il arrive que des agents se fassent cracher dessus, frapper. C’est difficile pour eux, d’autant qu’ils veulent bien faire leur boulot.»

Surtout, pour les syndicats, la direction ne répond pas à l’ «aspect prioritaire, sans lequel il est impossible d’agir pour améliorer les choses» : l’emploi. La Poste a perdu plus de 14 000 équivalents temps plein en deux ans. En une dizaine d’années, le réseau, qui comptait 17 000 bureaux de poste en gestion propre, est passé à 9 000, relève l’Unsa. D’où la revendication, outre la revalorisation des salaires, de stopper les restructurations, le temps, au moins, de la négociation.

Mobiliser en masse sera difficile. «A 1 300 euros par mois, c’est compliqué de faire grève», reconnaît un syndicaliste. Mais ils comptent sur un autre renfort : celui des élus. Dès 13 h 30, c’est d’ailleurs devant le Sénat, à Paris, en compagnie de sénateurs communistes, qui organisent le même jour un débat sur l’avenir de la Poste et sa place dans les territoires, qu’ils se feront entendre. Objectif, conclut Eddy Talbot : faire converger les luttes et «taper fort pour faire sauter le couvercle».

Amandine Cailhol